Récits et sagas nordiques





Eglise en flamme

Sommaire


Le Roi Olaf

La funeste décision - Un premier pas - A la façon Viking - Les orages de métal - La prophétie - Le combat des chefs - Trop puissant


Saga d’Egill, fils de Grimr le Chauve

De l'usage des runes - De la loi


Saga de Snorri le Godi

Du respect dû aux morts - De l'usage de la sorcellerie





Histoire d'Olaf Roi de Norvège

Rapportée par Dagmar (Nathalie) (Voir le site Récit.com)

L'an 968, dans une forêt de Norvège, une jeune femme se cache avec quelques compagnons d'infortune. Elle fuit l'ennemie, elle fuit ceux qui viennent de tuer son mari.

Elle porte un enfant. Pour le mettre au monde à l'abri des ennemis et des bêtes sauvages, elle doit se dissimuler dans une île au milieu d'un lac. Pourtant cette femme n'est pas n'importe qui : elle est la reine Astrid, veuve du roi Tryggvi, tué.
L'enfant qui naît est un garçon, il s'appele Olaf Tryggvason. Selon le rite Viking, sa mère l'asperge d'eau pour marquer son entrée dans le clan... mais quel début catastrophique pour lui!


La funeste décision

Astrid continue de fuir avec son bébé, se cachant dans la nature, se cachant chez son père, poussant vers l'est jusqu'en Suède où des amis l'accueillent.

Trois ans passent... la reine de Norvège déchue prend la décision d'embarquer pour la Russie où vit l'un de ses frères. Fatale erreur !.. Des bandits lui enlèvent le jeune Olaf qu'ils vendent comme esclave. Et voici l'enfant transféré en Estonie dans une famille adoptive où, petite chance quand même dans son malheur, il n'est pas maltraité.

Six ans passent... et l'incroyable va se produire! Un riche étranger arrive de Russie avec son escorte pour inspecter cette région qui appartient à un grand prince russe. C'est le frère d'Astrid. Le petit Olaf est là, et c'est la rencontre. Et comme dans les contes, l'oncle rachète son neveu et l'emmène avec lui à Novgorod.

Un premier pas sur la voie royale

Olaf est introduit à la cour par son oncle. Le temps passe, l'enfant devient un jeune homme. Le plein air, le sport, la chasse et le combat ont fait de lui un homme endurci, "le plus beau, le plus grand, et le plus fort des hommes" ainsi que le dit Snorri Sturluson qui a écrit sa saga.

Les jaloux le détestent pour sa puissance et sa popularité, le roi lui-même commence à le regarder de travers. Aussi, quand l'envie de retrouver son pays du nord le tenaille pour y accomplir son destin tracé par la voie royale, n'hésite-t-il pas à partir.

Il a 18 ans, il est prêt à en découdre.

A la façon Viking

Viking*

Il s'embarque avec ses hommes sur la Baltique, cap vers l'ouest.
Sa saga nous apprend comment "il fit une descente et ravagea" une île sur son chemin... à la façon Viking.

La technique est à peu près toujours la même : les Vikings jètent l'ancre non loin d'une ville riche ou d'une abbaye et attendent un moment propice pour attaquer. Ils montent des chevaux (emmenés avec eux ou raflés) qu'ils lancent au galop - les raids sont leur spécialité. C'est alors la tuerie, la mise à sac, et finalement toujours l'incendie pour protéger leur retour au bateau.

Les butins proviennent des églises, des monastères ou de riches propriétaires terriens ; parfois ils font des prisonniers et ramènent si possible des bêtes.

Les scaldes parlent des "échassiers de la bataille qui survolaient les cohortes des morts/Le loup lacérait les chairs et des vagues de sang déferlaient contre les becs des corbeaux."

Et pourtant leur société n'a ni milice ni armée régulière et ils n'ont pas de mot pour désigner la guerre ! Aussi bons guerriers qu'excellents commerçants, les Vikings négocient ou pillent.

Le jeune Olaf a préféré être un guerrier tout court. Avec la mise à sac de cette île, il vient de commencer 6 ans de batailles et de pillages contre les Saxons, l'épée à la main quand ce n'est pas la terrible hache à long manche, ou la lance.


Les orages de métal

Arrivé au pays des Vendes (l'actuelle Poméranie) il aide le prince de Pologne à conquérir ce territoire et épouse sa fille Geira.
Veuf trois après, il reprend la route vers l'ouest avec une ardeur que rien n'entame.
Le voici en Grande-Bretagne, cible intensive des raids Vikings. Olaf ravage le Kent, le Sussex et l'Essex où se déroule la bataille de Maldon en 991. Là, le chef saxon Byrhtnoth est tué ; sa tête est emportée et promenée partout. Comme d'habitude, les Vikings vendent aux vaincus une promesse de paix contre une forte rançon... paix vite oubliée, comme d'habitude !
Olaf porte ses attaques jusqu'à l'Irlande et l'Ecosse. Les poètes parlent de lui et des "orages du métal", de "la tempête des épieux", des "épées comme des roseaux de sang"...


La prophétie

La saga d'Olaf dit qu'il rencontra un ermite qui lui prédit qu'il sera roi un jour et qu'il conduira beaucoup de gens à la foi chrétienne. Mais avant, il aura à subir une trahison et une blessure au combat après laquelle il se fera baptiser. Les Annales anglaises, qui relatent différemment la conversion d'Olaf au christianisme, mentionne que le roi Ethelred (pourtant précédemment rançonné) fut son parrain le jour de la cérémonie. Olaf lui promit une fois de plus de ne plus jamais revenir guerroyer en Angleterre... promesse qui fut tenue.


Le combat des chefs

Le temps a passé... Olaf est devenu chrétien et marié avec Gyda, la sœur d'un roi scandinave.
Il a 2 objectifs en tête : convertir la Norvège au christianisme et poursuivre sa voie royale. Mais un obstacle est planté sur cette voie: celui du comte Hakon qu'une affaire de lignage oppose à lui depuis longtemps. Olaf veut combattre ce puissant chef de la dynastie des Hladir qui contrôle une région au nord de la Norvège.
Il embarque donc pour son pays natal dont il foule enfin le sol après 27 ans d'exil. Un évêque et un prêtre l'accompagnent pour prêcher sa nouvelle foi. C'est par un combat naval que la rencontre a lieu avec Hakon et son fils. Olaf commence par fracasser le crâne du fils. Aussitôt c'est la débandade chez l'ennemi qui se rend à Olaf et le demande pour roi.
Hakon est égorgé par un esclave. Reste à Olaf à légitimer sa couronne. Pour cela, en vertu de son lignage il se fait élire roi de Norvège en 995 par l'assemblée publique saisonnière qui élabore les lois. Mais rien ne sera simple pour lui qui (par conviction ou par stratégie politique) veut aussi convertir au christianisme ce pays de religion païenne.
Ses 5 années de règne y sont consacrées, 5 années durant lesquelles il est un roi sans capitale ni cour afin de parcourir son pays et l'évangéliser. Il n'est entouré que de sa garde, de ses conseillers et de sa famille. Pour le peuple, il n'y a pas de choix possible, c'est le baptême ou la mort ainsi que le rapporte sa saga : "[son succès] venait de ce que certains faisaient sa volonté avec joie et par amitié, et d'autres par peur...
Et lorsque Olaf était fâché, il torturait fort ses ennemis en brûlant certains par le feu, en faisant mettre d'autres en pièces par des chiens déchaînés, en mutilant d'autres ou les faisant jeter du haut de rochers élevés."
La conversion religieuse de la Norvège est faite : elle a amené l'intégration du pays dans l'Europe, la royauté est désormais de droit divin, le gouvernement est centralisé et les grandes familles sont sous le pouvoir royal. Olaf 1er est le premier roi unificateur du pays.


Trop puissant

La Suède et le Danemark, alertés par tant de puissance, unissent leurs armées pour faire tomber Olaf. Elles ont rapidement le dessus en nombre.
Pour la dernière bataille, Olaf fait front à bord de son bateau "Long serpent". Quand vient le moment de l'abordage, il est acculé à l'arrière du bateau, blessé. Il tente encore de se battre, encore et encore comme il l'a si souvent fait avec son épée à deux mains.
"La Norvège vient de te craquer dans les mains, roi" lui crie son archer abattu. Olaf saute par-dessus bord avec son épée, son bouclier et sa cotte de mailles. Personne ne le revit plus jamais.
Là s'achève le règne très court de ce roi, ancien enfant vendu comme esclave et grand guerrier Viking.

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De l'usage des Runes

< i>Extrait de la Saga d’Egill, fils de Grimr le Chauve
Ce même soir, le roi Eirikr et Gunnhildr arrivèrent à Artley : Bardr lui avait fait préparer un banquet, on devait faire là un sacrifice aux Dises. Il y eût là un banquet des meilleurs, et grande beuverie dans la salle.

Le roi demanda où était Bardr « car je ne le vois nulle part ».
Un homme dit : « Il est dehors, en train de s’occuper de ses invités.
– Qui sont ses invités, dit le roi, pour qu’il se croie plus tenu d’être avec eux, qu’ici, auprès de nous ? »
L’homme lui dit que c’étaient les hommes de la maison du hersir Thóri qui étaient arrivés là.
Le roi dit : « Allez les chercher au plus vite et faites-les entrer ici. »

Et c’est ce qui fut fait, on dit que le roi voulait les voir. Ils y allèrent. Le roi fit bel accueil à Olvir, et lui demanda de s’asseoir en face de lui dans le haut siège, ainsi que ses compagnons à côté de lui en remontant vers la porte. C’est ce qu’ils firent. Egill était assis juste à côté d’Olvir. Puis on leur apporta de la bière, on porta force toast et l’on devait boire une corne à chaque toast. La soirée s’avançant, il se fit que beaucoup des compagnons d’Olvir se trouvèrent indisposés. Certains vomirent là, dans la salle, d’autre sortirent devant les portes. Bardr s’activait à leur porter à boire. Egill prit alors la corne que Bardr avait remise à Olvir et la but. Bardr dit qu’il avait grand-soif, lui remplit aussitôt la corne et le pria de boire. Egill prit la corne et déclama une vísa :

Tu disais, ennemi des sorcières,
Que la bière manquait,
Alors que vous sacrifiez aux dises,
Aussi te dis-je fourbe,
Fractureur de tertre ;
Tu cèles la haine de ton cœur
Pour ceux qui te sont inconnus,
Tu te comportes cauteleusement, Bardr.


Bardr le pria de boire et de cesser ses railleries. Egill but toutes les cornes qui lui parvinrent, de même qu’à Olvir. Alors Bardr alla dire à la reine qu’il y avait là un homme qui leur faisait honte et qui ne cessait de boire en disant qu’il avait soif. Alors, la reine et Bardr mêlèrent du poison à la boisson et la firent servir. Bardr signa (voir note précédente) la corne puis la remit à la servante : elle la porta à Egill en le priant de boire. Egill sortit alors son couteau et se l’enfonça dans la paume. Il prit la corne, grava des runes dessus et fit couler son sang. Il déclama :

Gravons des runes sur la corne, (1)
Rougissons de sang les signes ;
Je choisis ces mots pour le bois
Des racines des oreilles de la bête sauvage ;
Buvons à loisir la liqueur
De la serve accorte ;
Voyons le bien que nous fera
La bière que Bardr signa.

La corne vola en éclats et la boisson se répandit dans la paille. Alors Olvir se trouva ivre. Egill se leva, conduisit Olvir jusqu’aux portes, en tenant son épée. Lorsqu’ils arrivèrent aux portes, Bardr arriva derrière eux en priant Olvir de boire un toast de départ. Egill le prit, le but et déclama une vísa :

Voici que je vacille
Et la bière rend pâle Olvir ;
Je fais écumer sur mes moustaches
Le liquide de la hallebarde de l’auroch ;
Tu n’es pas capable de prendre garde
A ce qui t’arrive, toi qui m’offres
La pluie du nuage des estocs ;
Voici que déferle la pluie du féal de Havarr.

Egill jeta la corne, empoigna son épée et la brandit. Il faisait sombre dans le vestibule. Il transperça Bardr par le milieu du corps, si bien que la pointe de l’épée lui ressortit dans le dos : il tomba, mort, et le sang jaillit de la blessure. Alors, Olvir tomba et se mit à vomir. Egill sortit de la salle en courant. Il faisait nuit noire dehors. Egill quitta la ferme au pas de course.

Dans le vestibule, on vit qu’ils étaient tombés tous les deux, Bardr et Olvir. Le roi survint et fit apporter de la lumière. On vit alors ce qui s’était passé : Olvir gisait là, évanoui, et Bardr était tué, tout le plancher noyé dans son sang. Le roi demanda alors où était cet homme de grande taille qui avait bu le plus ce soir-là. On dit qu’il était sorti.

« Mettez-vous à sa recherche, dit le roi, et amenez-le moi. »
On le chercha par la ferme et on ne le trouva nulle part.

1 - Cette strophe est célèbre et a abondamment été commentée : en gravant des runes à valeur magique (ce qui ne signifie pas que les runes aient nécessairement cette valeur), Egill conjure les effets du poison, d’autant qu’il teinte ces runes de son sang. La bête sauvage est le bœuf ou l’auroch dont la corne sert de vaisseau à boire, la racine de ses oreilles, cette corne à boire même.

Toute l’opération rappelle fortement une pratique odinique notée dans les Havamal (Strophe 144), dans l’Edda poétique :
« Sais-tu comment il faut graver […] ?
Sais-tu comment il faut teindre [de sang] les runes ? ».
« Les runes de bière » (ölrunar) sont également mentionnées dans les strophes 7 et 8 des Sigrdrifumal, inclus aussi dans l’Edda Poétique. »
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De la loi

< i>Extrait de la Saga d’Egill, Fils de Grimm le Chauve - Chapitre LXXXII

Le lendemain, Egill fils de Grimr le Chauve alla à la pente du thing avec Thorsteinn et tout leur groupe. Vinrent également Onundr et Steinarr. Tungu-Oddr était venu également ainsi qu’Einarr.

Lorsque l’on eut accompli les prescriptions légales, Egill se leva et dit :
« Est-ce que Steinarr et son père Onundr sont ici de façon à pouvoir entendre mes paroles ? »
Onundr dit qu’ils étaient là.

« Alors je veux proclamer les accords entre Steinarr et Thorsteinn, j’entame ces propos en rappelant que Grimr, mon père, est venu en ce pays et a colonisé ici toutes les terres de Myrar et un peu partout dans le discrit, qu’il prit résidence à Borg et s’y attribua la possession des terres, mais donna à ses amis de quoi s’installer depuis là jusqu’à la côte, terres qu’ils habitèrent ensuite. Il donna à Ani une résidence à Anabrekka, là où Onundr et Steinar ont habité jusqu’ici.

Nous savons tous, Steinar, où sont les limites entre les terres de Borg, et celle d’Anabrekka : c’est le Hafsloekr qui en décide. Il n’est pas possible, Steinarr, que tu aies fait paître sans le savoir sur les terres de Thorsteinn et que tu te sois attribué ses propriétés en pensait que ce serait un homme tellement dégénéré qu’il tolèrerait que tu le spolies – car vous pouvez savoir, toi, Steinarr et toi Onundr, qu’Ani a reçu des terres de Grimr, mon père – et Thorsteinn t’a tué deux esclaves.

Il est évident pour tout le monde qu’ils sont tombés victimes de leurs actes et qu’il n’y a pas à verser compensation pour eux(1), et que ce ne serait pas davantage le cas si c’étaient des hommes libres : il n’y aurait pas de compensation à verser pour eux. Et comme Steinarr, tu envisageais de spolier Thorsteinn, mon fils, de sa propriété foncière, celle qu’il reprit avec mon consentement et que je reçus en héritage de mon père, tu devras abandonner la terre d’Anabrekka et ne recevras pas d’argent pour cela. Il s’ensuivra que tu n’auras ni résidence ni domicile ici dans le district au sud de la Langa, et que tu partiras d’Anabrekka avant que les jours de déménagement soient passés(2), et que tu seras déchu de ton caractère d’inviolabilité sacrée(3) devant quiconque voudra prêter assistance à Thorsteinn, dès que les jours de déménagement seront passés, si tu ne veux pas t’en aller ou ne pas respecter une quelconque des choses que je t’ai imposées. »

Lorsque Egill s’assit, Thorsteinn prit des témoins de son verdict. Alors, Onundr Sjoni dit :
« Les gens vont dire, Egill, que le verdict que tu as rendu et proclamé est assez injuste. Pour moi, il faut dire que je me suis employé de tout mon pouvoir à prévenir ces difficultés, mais désormais, je n’épargnerai rien de ce que je pourrai faire pour nuire à Thorsteinn.

– Je croirais plutôt, dit Egill, que votre lot, à toi et à ton fils, sera d’autant plus mauvais que vos démêlés dureront plus longtemps. Je pensais, Onundr, que tu saurais que j’ai maintenu ma cause devant des hommes comme vous l’êtes, ton fils et toi. Mais Oddr et Einarr qui ont tant fait pour pousser cette affaire en ont reçu l’honneur qu’ils méritaient. »



1 – Le texte d’origine (traduit par R. Boyer) emploie un terme typique : obotamadr, homme pour qui les lois ne prévoient même pas une possibilité de verser compensation. Son cas est alors un obotamal. On sait que la compensation (bot) est le principe même de la réparation des offenses et les sagas, y compris celle-ci, nous en offrent d’innombrables exemples. Etaient tenus pour obotamal, entre autre, les crimes dit honteux, les viols, les pratiques de certaines formes de magie, la composition de poésies diffamatoire (nid), etc…

Les sagas, comme les textes juridiques, distinguent toujours entre vig, meurtre « normal » si l’on ose dire et mord, meurtre caché, commis en secrêt ou honteux (comme assassiner un homme sans défense alors qu’il est dans son lit). De nombreux passages de sagas attestent que tuer un homme la nuit est un mord.

2 – Les jours de déménagement (fardagar) sont quatre jours successifs, fin mai, pendant lesquels il est légal de transporter sa résidence ailleurs.

3 – Nous tenons ici une des notions capitales de l’univers scandinave ancien, celle de mannhelgr, c’est à dire d’inviolabilité conférée à un homme par sa naissance et son statut d’homme libre reconnu comme tel par ses pairs. Cette idée est fort ancienne et plonge ses racines dans le paganisme :
Les puissances se sont intéressées à un homme dès sa naissance en lui conférant une capacité propre et une aptitude à la réussite ou à la victoire. Conscient du fait, il se doit de faire valoir cette propriété en se conduisant conformément à l’éthique en vigueur et en respectant les lois. La dialectique de l’honneur, du destin et de la vengeance, fondamentale pour la compréhension de cet univers mental, vient de là. Tant qu’il ne manque point à cette loi imprescriptible, il est « sacré ».

S’il y manque, c’est à dire s’il rompt par ses actes, par ses manquements à la loi, cette « paix » qu’il porte en lui, il se désacralise littéralement et se fait oheilagr, (renégat).
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Du respect dû aux morts

Extrait de la Saga de Snorri le Godi - Textes traduits, présentés et annotés par Monsieur Régis Boyer (Sorbonne)
Ed. La Pleïade


Après cela, la maladie de Thórgunna empira ; peu de jours après qu’elle se fut couchée, elle mourut. Le cadeau fut d’abord transporté à l’église, et Thóroddr lui fit faire un cercueil.
Le lendemain, il fit porter la literie dehors, à l’air, alla chercher du bois et le fit empiler auprès. Alors, Thuridr, la maîtresse de maison, alla demander ce qu’il avait l’intention de faire de cette literie. Il dit qu’il avait l’intention de la brûler dans le feu, comme Thórgunna l’avait prescrit.
« Je ne veux pas, dit-elle, que de tels trésors soient brûlés. »
Thóroddr répondit : « Elle a beaucoup insisté, disant que de grands malheurs arriveraient si nous ne suivions pas ses prescription. »
Thuridr dit : « Ce n’était que par envie : elle ne pouvait supporter que quelqu’un en jouisse, et voilà pourquoi elle a ordonné cela. Mais il n’arrivera aucun malheur, quoi que nous fassions là-dessus.
– Je me demande, dit-il, si cela se passera autrement qu’elle l’a prédit. »
Alors elle lui passa les bras autour du cou(1) et lui demanda de ne pas brûler les rideaux du lit. Elle insista tellement qu’il fut pris de compassion. Et en fin de compte, Thóroddr brûla l’édredon et les oreillers, mais Thuridr prit pour elle la courtepointe, les draps et tous les rideaux. Pourtant, ni elle ni lui ne furent satisfaits.

Après cela, on prépara le voyage funéraire. On prit des hommes de confiance pour accompagner le cadavre et de bons chevaux qui appartenaient à Thóroddr. Le cadavre fut enveloppé d’un linge de lin, mais qui ne fut pas cousu, et placé ensuite dans le cercueil. Ils se rendirent ensuite au sud par la lande, par les chemins habituels. Ils n’y a rien à dire de leur voyage jusqu’à ce qu’ils arrivèrent au sud par les champs de Valbjörn. Là, ils trouvèrent des bourbiers détrempés en quantité et le cadavre tomba souvent [du cheval qui portait le cercueil]. Ils continuèrent vers le sud jusqu’à la Nordra et traversèrent la rivière au gué d’Ey. La rivière était profonde. Il y avait une tempête et la pluie faisait rage. Pour finir, ils parvinrent à la ferme qui s’appelle Nes-du-Bas, dans les Stafholtstungur, demandèrent à y loger, mais le paysan de voulut pas leur donner l’hospitalité (2).

Comme la nuit était tombée, ils estimèrent qu’ils ne pouvaient aller plus loin parce qu’ils leur paraissaient peu sûr de passer la rivière Hvita pendant la nuit. Ils dessellèrent leurs chevaux et portèrent le cadavre dans une cabane à provisions, dehors, devant les portes, allèrent ensuite dans la pièce, se déshabillèrent(3), pensant passer la nuit sans avoir mangé.
Les gens de la maison étaient allés se coucher à la lumière du jour. Quand tout le monde fut couché, on entendit un grand bruit dans la cabane à provisions. On alla voir pour s’assurer que ce n’était pas des voleurs qui étaient entrés. Et quand les gens entrèrent dans la cabane, ils y virent une grande femme. Elle était nue, si bien qu’elle n’avait rien sur elle. Elle était occupée à faire cuire de la nourriture. Ceux qui la virent furent si effrayés qu’ils n’osèrent s’approcher.

Quand les convoyeurs du cadavre surent la chose, ils allèrent voir ce qui se passait : c’était bien Thórgunna qui était là, et tous crurent bon de ne pas s’en mêler. Quant elle eut fini ce qu’elle était en train de faire, elle porta la nourriture dans la pièce. puis elle mit la table et y posa la nourriture. Alors, les convoyeurs du cadavre dirent au paysan : « Il se pourrait bien en fin de compte qu’avant que nous ne nous quittions, tu doives payer cher de n’avoir pas voulu nous donner de quoi manger et toutes les autres choses dont vous aurez besoin. »

Dès que le paysan eut fait cette offre, Thórgunna sortit de la pièce, alla dehors et ne reparut plus. Sur ce, on fit de la lumière dans la pièce, on enleva aux visiteurs leurs habits mouillés et on leur en donna d’autres, secs, à la place. Puis ils se mirent à table, firent le signe de la croix sur leur nourriture et le paysan fit asperger d’eau bénite toute la maison. Les visiteurs mangèrent et cela ne fit de mal à personne, bien que c’eût été Thórgunna qui l’avait préparé. Ils dormirent toute la nuit et furent très bien traités.
Le lendemain matin, ils préparèrent leur voyage et tout se passa très bien.
Partout où l’on apprit cet événement, les gens trouvèrent bon de leur accorder toute l’hospitalité dont ils avaient besoin. A partir de là, leur voyage se passa sans histoires.
Quand ils arrivèrent à Skalaholt, les objets de valeur que Thórgunna avait donnés furent remis ; les clercs reçurent joyeusement le tout. C’est là que Thórgunna fut enterrée. Les convoyeurs de cadavre revinrent chez eux.
Leur voyage [de retour] se passa sans encombre. Ils arrivèrent sains et saufs à la maison.



1 - Ces démonstrations d’affection sont rarissimes dans les sagas, où le moins que l’on puisse dire est que la retenue préside aux démonstrations amoureuses. Mais ici, l’enjeu est de prix.

2 – La loi stipulait que quiconque refusait de donner l’hospitalité à des convoyeurs de cadavres paierait une très forte amende.

3 – Le terme « se déshabiller » est couramment utilisé dans les sagas dans le sens de « se mettre à l’aise » ou « mettre son pyjama » ;-)

En effet, l’usage était de se changer le soir pour revêtir des « vêtements d’intérieur ». (note de Anne et Hub)

4 – La pratique chrétienne est ici doublement recommandée, puisqu’il y a quelque chose d’anormal dans la préparation de ce repas. Mais la coutume de « signer » nourriture et boissons était également connue du paganisme nordique. Il est vraisemblable qu’alors, c’était le marteau de Thórr que l’on dessinait du doigt en lieu et place de la croix chrétienne.

De même on « signait » sur la corne à boire un signe propitiatoire qui était peut-être celui du marteau de Thórr. Toutefois, il convient d’être prudent, ne serait-ce qu’en raison du verbe signer (signa) qui est tiré du latin. Il pourrait s’agir d’une « récupération » d’un usage païen ou, au contraire, de l’imitation du rite chrétien. (Vaste débat !)

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De l'usage de la sorcelerie

Extrait de la Saga de Snorri le Godi - Textes traduits, présentés et annotés par Monsieur Régis Boyer (Sorbonne)
Ed. La Pleïade


Geirridr, la maîtresse de maison de Mavahlid, envoya dire à Bolstadr qu’elle était certaine que c’était Oddr, fils de Katla, qui avait tranché la main d’Audr ; elle déclara qu’elle le tenait en propres termes d’Audr elle-même et aussi qu’Oddr s’en était vanté devant ses amis.

Quant Thorarinn et Arnkell entendirent cela, ils quittèrent la maison avec dix hommes, allèrent jusqu’à Mavahlid et y passère la nuit. Le lendemain matin, ils allèrent à Holt, d’où l’on aperçut leur expédition.

Il ne s’y trouvait pas d’autre homme qu’Oddr. Katla était assise sur l’estrade et filait ; elle dit à Oddr de s’asseoir à côté d’elle,
« tais-toi et reste tranquille ».

Elle demanda aux femmes de s’asseoir à leurs places :
« Restez silencieuses, dit-elle, c’est moi qui parlerai. »

Quand Arnkell et les siens arrivèrent, ils entrèrent aussitôt et quand ils pénétrèrent dans la pièce, Katla salua Arnkell et demanda les nouvelles ; Arnkell dit qu’il n’en avait aucune à dire et demanda où était Oddr. Katla dit qu’il était allé au sud à Breidavik « et s’il était à la maison, il ne t’éviterait pas, car nous avons bien confiance en ta magnanimité.

– Cela se peut, comme il vous plaira », dit Katla et elle demanda à l’intendant de porter une lumière devant eux et d’ouvrir ferme ».

Ils virent bien qu’elle filait une quenouille. Ils cherchèrent donc par la maison, ne trouvèrent pas Oddr et s’en allèrent après cela.

Quand ils furent arrivés à courte distance de l’enclos, Arnkell s’arrêta et dit
« Est-ce que Katla n’aurait pas abusé nos regards ? Oddr, son fils, était là où nous avons cru voir une quenouille.
– Elle n’en est pas incapable, dit Thorarinn, rebroussons chemin. »

C’est ce qu’ils firent. Quand on vit, de Holt, qu’ils revenaient, Katla dit aux femmes :
« Vous allez de nouveau vous asseoir à vos places, Odrr et moi allons sortir à leur rencontre. »

Quand elle et Oddr arrivèrent aux portes, elle entra dans le vestibule, devant les portes extérieures, y peigna Oddr, son fils, et lui coupa les cheveux. Arnkell et les siens coururent aux portes et virent où était Katla : elle était occupée avec un bouc, égalisait sa toison et sa barbe, et démêlait ses poils.

Arnkell et les autres entrèrent dans la pièce et ne virent Oddr nulle part ; la quenouille de Katla se trouvait sur le banc ; ils se dirent alors qu’Oddr n’avait pas dû se trouver là ; ensuite, ils sortirent et s’en allèrent.

Mais quand ils furent arrivés près de l’endroit où ils avaient rebroussé chemin précédemment, Arnkell dit :
« Est-ce que vous ne croyez pas qu’Oddr aurait pris l’apparence d’un bouc ?
– On ne peut pas savoir, dit Thorarinn, mais si nous retournons maintenant, nous nous emparerons de Katla.
– Essayons encore une fois, dit Arnkell, et voyons ce qui se passera.

Et ils rebroussèrent chemin, une fois encore. Quant on les vit approcher, Katla dit à Oddr de l’accompagner ; lorsqu’il furent sortis, elle alla à un tas de cendres et ordonna à Oddr de se coucher auprès
« et restes-y, quoi qu’il arrive ».

Dès qu’Arnkell et les siens arrivèrent à la ferme, ils coururent à l’intérieur, entrèrent dans la pièce. Katla était assise sur l’estrade et filait. Elle les salua et dit qu’ils lui faisaient de fréquentes visites. Arnkell en convint. Ses compagnons prirent la quenouille et la mirent en pièces.
Alors Katla dit :
« Vous ne pourrez pas dire, quand vous serez chez vous ce soir, que vous êtes venus ici à Holt pour rien, puisque vous avez brisé ma quenouille. » Ensuite, Arnkell et les autres se mirent à chercher Oddr dehors et dedans et ne virent aucun être vivant, hormais un verrat élevé dans le clos, qui appartenait à Katla et qui était couché près du tas de cendres. Après cela, ils s’en allèrent. Arrivés à mi-chemin de Mavahlid, Geirridr vint à leur rencontre avec un de ses ouvriers et demanda comment ça s’était passé. Thorarinn le lui dit. Elle leur dit qu’ils n’avaient pas bien cherché Oddr
« et je veux que vous rebroussiez chemin encore une fois, et j’irai avec vous ; il ne faut pas prendre les choses à la légère quand il s’agit de Katla.

Ensuite, ils firent demi-our. Geirridr portait un manteau bleu. Quand, de Holt, on les vit approcher, on dit à Katla qu’il y avait maintenant quatorze personnes en tout, dont une en habit de couleurs. Alors Katla dit
« Alors, c’est Geirridr la magicienne qui sera venue, et les seules illusions des sens ne pourront plus suffire. »

Elle se leva de l’estrade et tira un coussin de dessous elle ; il y avait, en dessous, la porte d’une trappe et un trou sous l’estrade ; elle y fit passer Oddr, s’installa comme auparavant, s’assit dessus, et dit qu’elle ne se sentait pas très bien. Quand Arnkell et les autres entrèrent dans la pièce, il n’y eut pas de salutations.

Geirridr enleva son manteau et alla à Katla, pris un sac de peau de phoque qu’elle avait emporté avec elle et le mit sur la tête de Katla ; puis ses compagnons lièrent le sac dans le bas. Alors Geirridr ordonna de briser l’estrade, on y trouva Oddr et on le ligota. Après quoi, Katla et Oddr furent transportés vers l’intérieur jusqu’au promontoire de Buland, et Oddr y fut pendu.

Alors qu’on le pendait, Arnkel lui dit :
« Mal t’est advenu de ta mère ; probable aussi qu’elle était mauvaise. »

Katla dit :
« Certes, il se peut qu’il n’ait pas eu une bonne mère, mais ce n’est pas parce que je l’ai voulu que mal lui est advenu de moi ; mais ce que je voudrais, c’est que mal vous échût à tous à cause de moi ;
j’espère aussi qu’il en sera ainsi ; on ne vous cachera pas non plus que c’est moi qui ai causé à Gunnlaugr, fils de Thorbjörn, les maux dont ont résulté tous ces ennuis ;
quant à toi, Arnkell, dit-elle, il ne peut t’advenir que mal de ta mère puisqu’elle n’est plus en vie.
Mais je souhaite que le sort que je te jette soit cause pour toi de plus de mal de la part de ton père qu’Oddr n’en a reçu de la mienne, et ce, bien aussi que l’on dira avant que ça ne finisse que tu avais un mauvais père. »

Après cela, ils lapidèrent Katla à mort, là, sous le promontoire. Puis ils allèrent à Mavahlid.
On apprit toutes ces nouvelles ensemble et nul n’en éprouva de chagrin. L’hiver se passa ainsi.



Pour comprendre ce chapitre, il faut rappeler que les sorcières avaient le pouvoir d’abuser les sens des assistants en pratiquant des « détournements de la vue » (sjonhverfingar)

Ce phénomène, bien connu et attesté par plusieurs autres sagas, se déroule trois fois, Oddr étant changé successivement en quenouille, bouc et verrat. Le choix n’est pas fortuit : la quenouille rappelle la baguette magique (vondr), dont se servaient en effet les magiciennes ; le bouc (consacré à Thorr) et le verrat (consacré à Freyr) ont été dans le paganisme nordique des animaux sacrés. La sorcière va donc clairement, solliciter successivement Odin, les Ases puis les Vanes. Le manteau bleu fait directement référence à Odin et indique que Geirridr est bien une magicienne.
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Merci à Anne pour avoir frapper tous ces textes qui rappelons le font partie des Sagas islandaises de Régis Boyer (voir bibliographie